Comment faire évoluer le DPI (logiciels transversaux)

0
484
Comment faire évoluer le DPI
Roxana Ologeanu-Taddei

Comment faire évoluer le DPI

Après la crise sanitaire, de nombreux journaux et blogs soulignent le fait que celle-ci a été un accélérateur de la transformation numérique des hôpitaux au travers de l’adoption massive des outils de télémédecine. Cependant, il est important de souligner que la télémédecine et la continuité des soins reposent sur un outil plus ancien : le Dossier Patient Informatisé (DPI), pilier incontournable de cette transformation. Depuis plusieurs années, des études ont mis en évidence que ces DPI présentent des problèmes techniques et ergonomiques engendrant des erreurs médicales ainsi que du stress et une surcharge de travail chez les soignants. Il serait dommage par conséquent de se focaliser uniquement sur de nouveaux outils de télémédecine, voire sur les innovations portées par l’intelligence artificielle, et d’occulter les questions qui se posent quant à une utilisation plus efficace et plus sûre des DPI.

Les DPI sont des logiciels transversaux permettant la saisie des données médicales et de soins, la traçabilité, la récupération et la réutilisation de ces informations. Le partage de celles-ci entre les équipes de soins s’avère donc simplifié grâce à une base de données uniques.

Malheureusement, les logiciels supports du DPI ont été conçus et implémentés sur le modèle des progiciels de gestion intégrés, bien connus des entreprises, qui ont une vision standardisée des processus de soin, vision se heurtant à la réalité diversifiée des contextes locaux et des différentes spécialités.

Malgré les bénéfices tirés de l’utilisation des DPI depuis de nombreuses années, les revues académiques internationales ont mis en lumière leurs effets indésirables :

Préjudice pour le patient – Augmentation du temps de collecte des informations (saisie, vérification des données) par les professionnels de santé laissant craindre un éventuel burn-out..

Qu’en est-il en France ? Les études françaises sur l’usage des DPI sont peu nombreuses. On peut citer ici l’étude de Brahim Hadji et ses co-auteurs en 2014, qui dresse un bilan mitigé des DPI.

En 2019, David Morquin, praticien hospitalier, a soutenu une thèse de doctorat sur la conception et l’utilisation des DPI. Par ailleurs, des articles de presse rapportent périodiquement les problèmes de ces derniers, similaires à ceux identifiés pour ces logiciels dans d’autres pays.

Il faudrait s’inspirer de diverses pistes déjà proposées pour améliorer le fonctionnement, l’ergonomie et l’usage des DPI. Les éditeurs de logiciels peuvent s’appuyer sur des normes internationales : ISO 27 000 pour la sécurité informatique ou ISO 20 000 pour la qualité de service de l’information, IEC 62 304 pour la gestion des risques, ou encore la série des normes ISO 9 241 pour l’ergonomie et l’aptitude du logiciel à l’utilisation.

Cependant, ces normes ne sont pas obligatoires. La Haute Autorité de Santé propose une certification facultative pour les logiciels d’aide à la prescription et, par extension, aux DPI intégrant celle-ci. Au niveau européen, la nouvelle réglementation sur les dispositifs médicaux qualifie de nombreux logiciels (tels que les systèmes de gestion d’images médicales, les logiciels d’aide à la prescription) en tant que dispositifs médicaux. Les modules d’aide à la prescription des DPI sont donc soumis à la réglementation européenne et doivent, à ce titre, satisfaire à la norme harmonisée IEC 62 366 en mettant en place un processus d’ingénierie permettant d’évaluer et de réduire les risques associés à leur ergonomie. Même si cela semble représenter une amélioration pour la sécurité d’utilisation des logiciels en santé, l’application de cette norme harmonisée aux logiciels d’aide à la prescription intégrés dans les DPI pose tout de même des défis méthodologiques importants.

Quant aux organisations de santé, elles ont besoin de compétences en interne pour adapter le modèle de processus de soin intégré dans le DPI au processus de soin réel (compétences en ergonomie et en systèmes d’informations) mais aussi pour paramétrer la finalité des DPI (compétences cliniques et informatiques) et accompagner ainsi le changement et la formation des professionnels de santé.

Il nous semble aussi important que ces données soient collectées sur les problèmes et les usages des DPI déjà installés. Analyser celles-ci sous le prisme des théories et cadres de recherche en sciences humaines et sociales permettrait de comprendre l’origine de ces problèmes et d’y trouver des solutions. Il serait ainsi possible de s’appuyer sur ces expériences afin d’ améliorer les processus de conception et d’implémentation des technologies de l’information en santé et d’en fiabiliser l’usage.

Dans le cadre du dispositif national de signalement des incidents informatiques mis en place en 2017 par les organisations de santé, 478 incidents avaient été déclarés en mai 2019 mais uniquement à propos de problèmes de cybersécurité. L’information sur les incidents liés aux logiciels de santé devrait être systématiquement recueillie et totalement transparente pour favoriser les améliorations à la fois des logiciels et des processus de soins dans lesquels l’usage de ces logiciels s’intègre.

En comparaison, les États-Unis se sont dotés de la base Manufacturer and User Facility Device Experience (MAUDE) qui contient de nombreuses et précieuses informations librement accessibles sur les incidents liés aux dispositifs et logiciels médicaux dont les DPI : l’analyse de ces incidents permet de tirer de précieux enseignements sur les problèmes d’ergonomie, d’implémentation, ou encore sur les mésusages et les erreurs d’utilisation.

L’ensemble de ces pistes exige du temps pour être appliquées, mais aussi des ressources humaines et des dépenses supplémentaires, lesquelles ne sont pas toujours considérées comme prioritaires. Des financements publics pourraient être fléchés afin de prendre en charge les coûts que représentent l’évaluation et l’amélioration de la sécurité d’utilisation des logiciels en santé et des dispositifs médicaux, du moins pour les petites et moyennes entreprises du secteur, l’adaptation et la paramétrisation des DPI dans les hôpitaux, mais aussi la collecte et l’analyse systématique des incidents informatiques dans les organisations de santé. Ce fléchage de financements publics peut s’entendre puisque l’objectif est in fine de construire des services de santé sécurisés pour les patients, ce qui représente donc un objectif de santé publique.

Roxana Ologeanu-Taddei,

Université de Montpellier

Romaric Marcilly, Univ. Lille, CHU Lille, ULR 2694 – METRICS : Évaluation des technologies de santé et des pratiques médicales, INSERMCIC-

IT 1403/Evalab, F-59000 Lille, France

SIH Solutions

Laisser un commentaire