La place du pharmacien d’officine dans les organisations de télémédecine

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Dr P. Simon Past-président de la Société Française de Télémédecine

Pierre Simon, Société Française de Télémédecine

Si dans une jurisprudence très ancienne du 19ème siècle[1], le pharmacien d’officine était considéré comme un commerçant et non un professionnel de santé libéral, il n’en est plus de même au 21ème siècle. Les professions de la pharmacie figurent désormais au Livre II de la Quatrième partie de la Partie législative du Code de la santé publique consacrée aux professions de santé, juste après les professions médicales (articles L.4001 et suivants)[2].

Le Code de la santé publique fait du pharmacien le spécialiste du bon usage du médicament.

L’article R.4235-2 du Code de déontologie des pharmaciens inscrit au Code de la santé publique (CSP) rappelle dans son alinéa 2 que le pharmacien « doit contribuer à l’information et à l’éducation du public en matière sanitaire et sociale. Il contribue notamment à la lutte contre la toxicomanie, les maladies sexuellement transmissibles et le dopage. » Le pharmacien est un acteur essentiel de la prévention. Profession soumise, comme les autres professions de santé, au secret professionnel et à l’indépendance dans l’exercice de son art, le pharmacien est le collaborateur naturel et incontournable du professionnel de santé médical dans la dispensation des médicaments prescrits, dans l’éducation et l’accompagnement des patients au bon usage des médicaments et dans la prévention primaire et secondaire. Comme le rappelle l’art. R.4235-48 du CSP, le pharmacien doit, par des conseils appropriés et dans le domaine de ses compétences, participer au soutien apporté au patient. Il a le devoir (art.R.4235-61 du CSP) de protéger le patient d’un risque lié à la prescription d’un médicament : « lorsque l’intérêt de la santé du patient lui paraît l’exiger, le pharmacien doit refuser de dispenser un médicament. Si ce médicament est prescrit sur une ordonnance, le pharmacien doit informer immédiatement le prescripteur de son refus et le mentionner sur l’ordonnance. » Si le pharmacien doit s’abstenir de formuler un diagnostic sur la maladie au traitement de laquelle il est appelé à collaborer (art.R.4235-63 du CSP), il doit chaque fois que cela lui paraît nécessaire, inciter les patients à consulter un praticien qualifié (art.R.4235-62 du CSP).

Le pharmacien d’officine est un professionnel de santé incontournable dans le parcours de soins des patients atteints de maladies chroniques.

A l’ère des maladies chroniques, les filières de soins intègrent les compétences propres de plusieurs professions de santé. La place du pharmacien, spécialiste du médicament et de son bon usage, au sein de ces filières est évidente. Il a une position forte. Le médecin traitant doit savoir s’appuyer sur lui pour obtenir la meilleure observance possible des traitements prescrits, en particulier chez les patients atteints de maladies chroniques, souvent fragilisés par leur grand âge et les handicaps associés. Sans compter que le pharmacien est détenteur, non seulement des données pharmaceutiques propres à la dispensation des médicaments, mais également des données de santé à caractère personnel confiées par le patient lui-même lors des nombreuses rencontres qu’il a avec son pharmacien, notamment sur la tolérance aux médicaments prescrits qui mériterait d’être mieux connue du médecin traitant et qui pourrait ainsi rejoindre le dossier médical du patient ou le DMP lorsqu’il sera accessible à tous. Le pharmacien d’officine peut contribuer avec le médecin traitant à une médecine plus personnalisée chez un patient atteint de maladies chroniques.

Le pharmacien d’officine doit s’intégrer aux organisations et aux pratiques de télémédecine.

Téléconsultation au sein des officines

Dans des régions dites « sous-denses » en médecin et en consultation médicale (moins de 2,5 consultations/an/habitant pour une moyenne en France de 6,1 consultations/an/habitant), l’accessibilité des personnes âgées et/ou handicapées à une consultation médicale pourrait être facilitée si les pharmaciens d’officine pouvaient organiser au sein de leur établissement des téléconsultations avec les médecins traitants concernés. La pharmacie est le « dernier ilot de santé » dans les régions rurales. Que le pharmacien, professionnel de santé, soit auprès du patient pendant la téléconsultation ne doit pas soulever de questions particulières, puisqu’il est soumis au respect du secret médical. Le consentement libre et éclairé de la personne doit être recueilli. Un protocole est signé avec les médecins traitants. Cependant, l’article R.4235-66 du CSP, qui interdit la réalisation de consultation médicale dans l’officine, devrait être modifié pour permettre une telle organisation.

Téléexpertise du pharmacien

La pratique de téléexpertises synchrones ou asynchrones régulières avec le médecin traitant sur les médicaments prescrits et leur tolérance devrait se développer. Ciblées sur les patients atteints de maladies chroniques, ces téléexpertises seraient certainement utiles pour améliorer l’observance aux traitements de longue durée. Le pharmacien reçoit les confidences des patients sur leur tolérance aux traitements et les conseille d’en parler à leur médecin, mais l’accès immédiat au médecin traitant est devenu de plus en plus difficile. Les derniers accidents sanitaires ont montré qu’un tel dialogue entre le médecin traitant et le pharmacien permettrait de reconnaître plus tôt les effets iatrogènes. Plutôt que d’utiliser le réseau public téléphonique qui ne garantit pas la confidentialité des échanges, ces téléexpertises asynchrones peuvent être réalisées par courriel au moyen d’une messagerie sécurisée de santé (MSS). La traçabilité de l’échange dans le dossier médical informatisé serait assurée. L’usage de la MSS permet de garantir la sécurité et la confidentialité des échanges. Toutes les pharmacies ont un équipement informatique de haut niveau pour gérer le dossier pharmaceutique. Il n’y a donc pas de problèmes techniques. Aujourd’hui, le décret de télémédecine ne reconnait la téléexpertise que pour les échanges entre professionnels médicaux. Dans une future révision du décret, la téléexpertise entre le professionnel médical et le professionnel de santé spécialiste du médicament et de son bon usage devrait être reconnue.

Télésurveillance de la compliance des patients aux traitements des maladies chroniques

Il est admis dans de nombreux pays développés que le pharmacien d’officine peut jouer un rôle important dans la prévention primaire et secondaire des maladies chroniques, en particulier cardiovasculaires. En plus de la dispensation des médicaments, le pharmacien peut jouer un rôle essentiel dans l’éducation thérapeutique, la compliance aux traitements, le dépistage des intolérances, tout cela en relation avec le médecin traitant prescripteur. L’arrêt des médicaments prescrits est la première cause de l’inefficacité des traitements chez les patients atteints de maladies chroniques. De nombreuses études ont montré l’intérêt de l’implication du pharmacien d’officine dans la surveillance des traitements chez les patients atteints de maladies chroniques[3]. Il a été démontré que l’action du pharmacien avait un impact favorable sur l’évolution de plusieurs maladies, comme le diabète, la dyslipidémie, l’hypertension artérielle, l’obésité, l’asthme et autres maladies respiratoires obstructives, la prévention de la grippe, de l’ostéoporose, etc. La télésurveillance peut se réaliser avec les outils de la santé connectée, notamment des applis mobiles qui permettent aux patients de communiquer avec le pharmacien, ce dernier entrant ensuite en contact par téléexpertise avec le médecin traitant.

[1] Jurisprudence de la médecine, de la chirurgie et de la pharmacie, 1834

[2]https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idArticle=LEGIARTI000033896634&idSectionTA=LEGISCTA000033894616&cidTexte=LEGITEXT000006072665&dateTexte=20180313

[3] Omboni S, Caserini M. Effectiveness of pharmacist’s intervention in the management of cardiovascular diseases. Open Heart. 2018 Jan 3 ;5(1) : e000687. doi: 10.1136/openhrt-2017-000687. eCollection 2018. Review.

 

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