Blockchain et secteur santé, quelles opportunités ?

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Par Joris Huynh, consultant spécialiste en stratégie des systèmes d’information

Plan

  1. Blockchain, une technologie pleine de promesses
  2. Qu’est-ce que la technologie blockchain ?
  3. Quelles sont les avantages / caractéristiques d’une blockchain ?
  4. Quelles sont les principaux cas d’usage ?
  5. Quelles applications crédibles pour le secteur de la santé ?

 

Blockchain, une technologie pleine de promesses

La technologie « blockchain » ou en traduction littérale « chaîne de blocs » fait régulièrement la une des médias depuis sa création ; les experts y opposent des points de vue radicalement différents et parfois réducteurs quant à l’intérêt de la technologie, assimilée bien trop souvent aux cryptomonnaies.

La première instanciation de la technologie blockchain, la cryptomonnaie Bitcoin, fête cette année ses 10 ans. Depuis sa création, la technologie a évolué et il existe aujourd’hui de nombreux types de blockchain, chacune avec ses propres spécificités et usages qui vont bien au-delà des cryptomonnaies. Le potentiel inhérent à cette technologie est bien réel ; la blockchain promet de révolutionner la manière dont nous effectuons des transactions, au même titre que l’ordinateur révolutionna la manière dont nous traitons aujourd’hui les données, et au même titre qu’internet a révolutionné la manière dont nous partageons l’information au quotidien.

Malgré le succès actuel que connait la Blockchain, nous ne sommes cependant qu’au début de son histoire et le contexte actuel (politique, règlementaire, sociétal, environnemental, etc.) créé autant de barrières que d’opportunités à l’adoption de cette technologie.

Le grand public et les entreprises la considèrent avec prudence et y voient souvent uniquement un instrument financier entretenu par des investisseurs à la recherche de gains rapides, même si de nombreux cas d’usage apparaissent.

 

Qu’est-ce que la technologie Blockchain ?

Afin d’expliquer aux mieux les opportunités qu’apporte la Blockchain, il convient tout d’abord d’expliquer et démystifier le fonctionnement de celle-ci.

La technologie Blockchain est basée sur les concepts de décentralisation et de transparence qui viennent bousculer les modèles traditionnels sur lesquels nos gouvernements, institutions publiques et entreprises privées se sont construites.

Historiquement, nos modèles de gouvernance et économiques se sont constitués en réseau centralisées, avec une entité souveraine ayant tout pouvoir de décision sur le réseau, ou dans le cadre d’un réseau informatique, possédant une base de données unique et centrale.

Les modèles décentralisés sont apparus pour permettre de gérer des réseaux plus étendus, sur plusieurs pays par exemple, mais toujours avec pour optique d’avoir des points de contrôle capables de diriger certaines parties du réseau.

Le modèle de réseaux distribués, sur lequel se base la technologie Blockchain, considère que le réseau doit être autonome, capable de prendre des décisions en concertation, et que chaque nœud du réseau doit avoir accès à la même information.

 

La blockchain appartient ainsi à la famille des Distributed Ledger Technologies (DLT) qui peut être définie de la manière suivante :

Une blockchain est un type de registre ou base de données…

  • distribué au sein d’un réseau de participants et continuellement mis à jour. Chaque participant du réseau possède ainsi la même version et le même contenu de la base de données distribuée.
  • …où les transactions sont groupées et enregistrées sous forme de « blocs» liés les uns aux autres par ordre chronologique, formant une « chaîne » de blocs ou suite de transactions.
  • …où une forme de consensus doit être atteinte par une majorité des participants pour ajouter un nouveau « bloc » à la chaîne.
  • …où l’identité des participants est anonymisée et leurs actions signées grâce à l’usage de moyens cryptographiques.

En clair : c’est une base de données distribuée, infalsifiable, sur laquelle les informations enregistrées sont soumises au contrôle des acteurs du réseau.

 

Il existe trois grandes catégories de blockchain :

  • Les blockchains dites publiques, où n’importe qui peut rejoindre le réseau et l’utiliser pour échanger avec d’autres participants (exemple : Bitcoin, Ethereum). Les participants du réseau peuvent participer au processus de validation des transactions et sont « indemnisés » pour leur travail.
  • Les blockchains dites privées, où seuls certains participants sont autorisés à rejoindre et utiliser le réseau. Le rôle des participants est rigoureusement défini et contrôlé ; le processus de validation est plus simple et efficace que pour une blockchain publique, et il n’est généralement pas nécessaire de rétribuer les participants pour leur participation (exemple : multiples applications d’Hyperledger).
  • Les consortiums qui peuvent être considérées comme des blockchains privées avec cependant des réseaux plus conséquents ; ce sont souvent des blockchains créés par des groupes d’entreprises, généralement du même secteur d’activité, souhaitant résoudre une problématique commune (exemple : R3/ Corda, Mobi, etc.).

 

Pourquoi s’intéresse-t-on autant à la blockchain ?

La Blockchain tire de ses propriétés des caractéristiques qui peuvent être intéressantes pour certains cas d’usage :

  • Immutabilité – Les informations stockées dans les blocs sont quasiment infalsifiables ; modifier un bloc dans la chaîne impacterait l’ensemble des blocs enregistrés avant et après celui-ci. Il existe certaines blockchains pour lesquelles il est possible de modifier l’historique de la chaîne sous certaines conditions.
  • Résilience – Chaque nœud du réseau distribué possédant à un instant « t » la même version de la chaîne, si un nœud vient à disparaitre le reste du réseau possède toujours une copie de la blockchain, devenant ainsi extrêmement résilient aux défaillances du réseau.
  • Sécurité – Aucun système n’est infaillible cependant les blockchains sont par nature résistantes à certains types de cyber-attaques ; un participant du réseau malintentionné souhaitant falsifier une chaîne de blocs devra modifier simultanément la copie de l’ensemble des nœuds d’un réseau, ce qui dans les cas de blockchains publiques par exemple, demanderait des ressources informatiques considérables.
  • Audit Trail – Dans une blockchain il est très facile de remonter l’intégralité de la chaîne pour vérifier une transaction ; c’est ainsi une technologie parfaite pour tout ce qui a trait à la traçabilité.
  • Transparence et confidentialité – Dans les blockchains publiques, les participants d’un réseau ont accès à l’intégralité de la chaîne et peuvent par exemple vérifier l’historique des transactions d’un utilisateur. L’identité réelle des utilisateurs est elle cependant anonymisée pour l’ensemble du réseau via l’usage d’algorithmes complexes de chiffrement.

 

De manière générale, les modèles distribués permettent de se passer d’autorités de contrôle ou tiers de confiance (e.g. Banques) dont le rôle principal est de certifier qu’une transaction est valide. C’est pour cette raison que l’on attribue un rôle disruptif à la Blockchain, et qu’on le qualifie souvent de système créateur de confiance.

De plus, du fait de la décentralisation et du partage des données entre participants du réseau, on associe la blockchain à des gains économiques et temporels (réductions des intermédiaires et des besoins de réconciliations).

 

Quelles sont les principaux cas d’usage ?

La premier cas d’usage de la blockchain – la cryptomonnaie – n’est plus à présenter. Derrière le Bitcoin et autres « digital currencies » se cache une philosophie : démocratiser le moyen de paiement, le rendre accessible à tous tout en réduisant le contrôle des banques et des états sur les citoyens.

Les banques ont par ailleurs été les premières à explorer la technologie blockchain avec une optique principalement économique : transferts internationaux plus rapides, diminution des coûts liés à la connaissance des clients (KYC) et lutte contre le blanchiment d’argent.

De nombreux autres cas d’usage moins connus sont également en développement ou dores et déjà opérationnels. Voici quelques exemples :

  • La traçabilité alimentaire : La chaîne de supermarché américaine Walmart était la première à lancer la traçabilité de produits via blockchain avec pour objectif de mieux maîtriser sa supply chain et surtout pouvoir réagir plus rapidement et avec plus d’efficacité aux crises alimentaires qu’ils pourraient rencontrer. Cela fait notamment suite à une contamination e.coli de laitues en 2018, mais également à la demande croissante de transparence de la part des consommateurs. D’autres géants de l’industrie alimentaire, comme Carrefour en France, leur ont depuis embauché le pas.
  • L’identité digitale : Posséder et contrôler son identité est un droit que chaque être humain devrait avoir ; l’alliance ID2020 travaille activement à l’établissement d’un système d’identité digitale qui permettrait à tous de pouvoir justifier de son identité. En mêlant biométrie et blockchain, l’alliance espère pouvoir donner une identité aux 1.1 Milliard de personnes dans le monde qui ne peuvent présenter de papiers. Les bénéfices d’un tel système sont nombreux : protection des citoyens contre le vol d’identité, meilleures gestion des flux migratoires notamment des réfugiés, simplification des démarches administratives, etc.
  • Une nouvelle forme de journalisme : les médias traditionnels subissent ces dernières années une défiance de la part du grand public du fait de leur orientation politique ou de leur source de financement ; celui-ci se tourne désormais de plus en plus vers les réseaux sociaux pour s’informer. Ces derniers mois ont révélé de nombreuses dérives (fake news, campagne d’élection sponsorisées, etc.) que les plateformes ne peuvent endiguer. Une nouvelle forme de journalisme, basée sur la technologie blockchain, voit le jour, avec pour objectifs de proposer des actualités vérifiées, de permettre à tous d’avoir une voix et pour les créateurs de contenu d’être rémunérer pour leur participation.

 

Quelles applications crédibles pour le secteur de la santé ?

Le secteur de la santé est probablement le secteur le moins avancé dans l’exploration de la technologie Blockchain, et ce principalement à cause de fortes contraintes de régulations, notamment liés au stockage de données personnelles et médicales. Cependant, pour certains usages spécifiques, il existe des applications en développement.

 

Les applications les plus crédibles pour le secteur de la santé tournent principalement autour de la gestion des dossiers patients. Dans notre système actuel, le patient est constamment forcé de partager des informations avec chaque acteur du système lors de son traitement (médecins, pharmacies, hôpitaux, assurances, etc.) ; le patient est le point central d’un réseau.

Dans un monde idéal, le dossier patient devrait ainsi :

  • Etre entièrement digital,
  • Etre partagé, avec l’accord du patient, avec les acteurs de son choix,
  • Permettre de retracer rapidement l’historique des conditions et traitements du patient,
  • Etre mis à jour en temps réel par les professionnels de la santé travaillant sur le dossier du patient ou par les smart devices que le patient porte (exemple : smartwatch),

Un système reposant sur une blockchain pourrait par exemple cocher certaines de ces conditions. Les bénéfices seraient alors nombreux :

  • Les données du patient ne seraient pas systématiquement demandées lors de la prise en charge du patient pour un traitement,
  • Les différents acteurs de la santé (docteurs, hôpitaux, recherche, etc.) travailleraient sur une même plateforme, réduisant les problèmes liés à l’interopérabilité de leurs systèmes,
  • Les assurances pourraient déclencher le remboursement des frais de santé dès l’inscription d’actes remboursables dans le dossier du patient,
  • Les pharmaciens et compagnies pharmaceutiques pourraient optimiser leurs stocks de médicaments en temps réel, voire anticiper une livraison à domicile dès une prescription créée,
  • Les services d’interventions (exemple : urgences) pourraient avoir accès à des informations vitales des patients lorsque ceux-ci ne sont plus en capacité de leur répondre,

Même si la carte de sécurité sociale apporte déjà certains de ces éléments en France, les acteurs de la santé pourraient gagner en efficacité avec un tel système. De plus, ils pourraient alors disposer d’une base de données sans égale leur donnant accès à des résultats cliniques et permettant par exemple de mieux ajuster des dosages de médicaments pour certains patients, ou de faire progresser la recherche et la découverte de nouveaux traitements.

 

Une autre application concrète de la Blockchain pour le secteur santé concerne la traçabilité des médicaments :

  • En Septembre 2017, Interpol communiquait ainsi sur la saisie de 25 millions de médicaments contrefaits, distribués sur internet, équivalent à un montant de 43 millions d’euros.
  • L’Organisation Mondiale de la santé (OMS) estime que chaque année, entre 10% et 30% des médicaments vendus dans les pays pauvres et en développement seraient des contrefaçons ; ce marché représenterait à peu près $200 milliards de dollars, avec les seules ventes sur internet se comptant aux alentours des 75 milliards de dollars.

Outre l’aspect financier, les drogues contrefaites peuvent entraîner de graves problèmes de santé pour les patients : les médicaments ne contiennent en effet pas toujours les molécules nécessaires au traitement, ou alors dans des dosages différents.

L’implémentation de supply chains sur blockchain, ouvertes aux laboratoires pharmaceutiques, à leur réseau de distributeurs et aux consommateurs permettrait ainsi aux patients de contrôler l’origine de leur médicament :

  • Les laboratoires pharmaceutiques pourraient créer un registre de médicaments issus de leurs laboratoires, chaque boîte de médicament étant enregistré dans la chaîne.
  • Les magasins revendant les médicaments ou pharmaciens pourraient vérifier à réception de stocks de médicaments que ceux-ci proviennent bien de laboratoires valides ; les informations liées à chaque médicament sont mises à jour dans la chaîne pour indiquer que le médicament a changé d’endroit.
  • Le consommateur final achetant le médicament peut vérifier l’intégralité du parcours de son médicament Le pharmacien peut retrouver son patient en cas de rappel d’un lot de médicament.

 

 

A propos

Joris Huynh est un consultant spécialiste en stratégie des systèmes d’information. Ayant travaillé en France et aux Etats-Unis pour différents secteurs, Joris pilote actuellement les offres de Sourcing et Optimisation des coûts du cabinet de conseil Sofigate à Londres. Il a dirigé en 2018 des ateliers d’exploration blockchain pour un service d’urgence Londoniens.

 

Références :

https://github.com/acoravos/healthcare-blockchains

https://medium.com/crypt-bytes-tech/medicalchain-a-blockchain-for-electronic-health-records-eef181ed14c2

https://www.liberation.fr/planete/2017/10/01/faux-medicaments-un-fleau-mondial-tres-lucratif_1592623

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